Le salon | “Eleven Planets of UltraBride_OnlineDrift_Core”
Exposition
27.03.2025 — 03.05.2025
Liên Hoàng-Xuân
Vernissage
27.03.2025 — 17h
Peut-être faut-il, pour appréhender au mieux ce qui émerge des œuvres de Liên Hoàng-Xuân, faire d’abord un détour par la poésie de Mahmoud Darwich. Dans Onze astres sur l’épisode andalou, le poète palestinien, à qui l’artiste rend hommage dans le titre de son exposition, y dépeint l’Andalousie comme un paradis perdu dont la chute en 1492 est vécue comme un deuil. L’évocation de cette perte est traitée dans une atmosphère de lamentation collective, héritage de la poésie préislamique dans laquelle on pleure sur le campement disparu, sur la maison détruite, et sur ce territoire qui n’est plus le nôtre. Ainsi, Darwich présente l’Andalousie comme un outil poétique contemporain pour repenser les espaces menacés, les identités détruites et les cultures remplacées.
C’est autour de cette même idée d’effondrement d’un empire et de chute d’une ère historique que la pratique de Liên Hoàng-Xuân s’articule, celle-ci étant intimement liée avec une forme de mélancolie et d’émotivité renvoyant à l’adolescence, un vague à l’âme perpétuel qui s’affirme dans une prose qui s’inspire à la fois de la poésie persane de Hafez, que de la poésie courtoise, ou encore de commentaires et autres légendes paranoïaques glanés sur Internet et conservés dans une collection de captures d’écran par l’artiste. Chez Liên Hoàng-Xuân, la chute c’est le passage au siècle suivant, au millénaire d’après, c’est l’enchaînement du 31 décembre 1999 au 1er janvier 2000, une période crépusculaire qui donne l’impression que dorénavant il n’y a plus de signal, que l’écran de la télévision est resté brouillé. C’est le millénaire qui commence et l’Occident qui, catastrophe après catastrophe, décline en produisant encore plus, jusqu’à sa propre fin. Pour “Eleven Planets of UltraBride_OnlineDrift_Core”, l’artiste trace un trait d’union entre la poésie de Darwich et la recherche contemporaine de Shumon Basar sur le concept d’endcore, the era after the end of eras (1), cette impression collective d’une fin menaçante, conséquence d’un capitalisme exacerbé qui n’a plus le temps pour produire des mondes mais qui génère des esthétiques, des micro-tendances affublées du suffixe —core (girlcore (2), 2000’s core (3), arabian driftcore (4)…) C’est à partir de ce langage et de ces imaginaires générés par le capitalisme que l’œuvre de Liên Hoàng-Xuân se structure, accompagnée d’une sentimentalité nostalgique. L’errance du poète nomade s’opère ainsi dans un nouveau désert, celui d’un territoire numérique infini, illimité dans ses frontières, un éternel continuum, un non-lieu qui vient redoubler le réel, le hanter, l’absorber dans sa substance pour le déplacer dans une virtualité capable de sentiment. Ainsi, on retrouve dans les installations de Liên Hoàng-Xuân de nombreuses références à ce monde numérique (télévisions, souris, antennes, arobases en étain…) dont la présence ne renvoie pas à quelconque fonctionnalité mais s’affirme davantage dans un geste ornemental qui rappelle à la fois les ramifications de câbles caractéristiques des paysages des grandes villes non-Occidentales mais aussi les potentialités narratives des récits numériques, entre complotisme et eschatologie.
Et parmi cette profusion, c’est la figure de la mariée qui trône, pensée comme un archétype lyrique, au-delà du genre, qui se manifeste dans sa dimension transitoire : la mariée à la veille de la cérémonie, statut pourtant éphémère mais qui la transforme pour toujours en une autre créature, à l’image de ce papillon sur la pièce “Bridal Ontology” qui, de la chrysalide, se métamorphose en logo d’une messagerie instantanée aujourd’hui désuète.
La mariée, les anges, leur érotisme et leurs étreintes, autant de figures désorientées qui apparaissent chez Liên Hoàng-Xuân sur des tiroirs ou des têtes de lit, des supports renvoyant à l’intime, à l’univers nuptial, à ce qui est conservé contre l’oubli, et qui semblent nous dire que, malgré la virtualité, le désir, le lyrisme et la sentimentalité résistent de manière incompressible ; que la chute de l’Occident nous offre la possibilité de repenser le monde, d’y déployer une écriture cosmopoétique libre où la pénombre de l’éclipse offre un refuge à la lumière de l’impérialisme et où des images scientifiques de la NASA côtoient l’ultime coucher de soleil du siècle sur New-York ; et, qu’enfin, au dernier soir sur cette Terre (5).
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(1) On pourrait traduire cette phrase par “l’ère après la fin des ères” mais le mot “era” utilisé en anglais renvoie à une culture Internet que la traduction française n’induit pas.
(2) Esthétique Internet composée de choses que l’on pourrait considérer comme typiquement “féminines”.
(3) Esthétique Internet basée sur la mode du début des années 2000.
(4) Micro-tendance Internet qui combine des images de voitures réalisant un “Saudi drift” dans le désert au premier plan avec des yeux de femme superposés en fond.
(5) “Au dernier soir sur cette Terre” est le nom d’un poème de Mahmoud Darwich issu du recueil Onze astres sur l’épisode andalou (1992)
Texte par | Juliette Hage
Liên Hoàng-Xuân est une artiste franco-tunisienne diplômée de l’Académie Libanaise des Beaux-Arts de Beyrouth (2020) et des Beaux-Arts de Paris (2022). Sa pratique protéiforme (sculpture, vidéo, gravure, peinture, etc.) interroge la manière dont l’histoire globale et notamment coloniale impacte les trajectoires individuelles et affectives. À partir d’un imaginaire géographique convoquant les paysages des villes de Tunis, Saigon et Beyrouth en une même zone hybride fictionnelle que l’artiste aime appeler le “Sud de nulle part”, des dispositifs narratifs ou figuratifs s’entremêlent. Plus d'infos
Contemporary Art Library, Mars 2025
Eleven Planets of UltraBride_OnlineDrift_Core, Liên Hoàng-Xuân à DS Galerie
www.