Solo show | Clément Bataille
Exposition
10.04.2026 — 16.05.2026
Lama Sabachthani
Vernissage
10.04.2026 — 17h
Lama Sabachthani sont les derniers mots attribués au Christ : Pourquoi m’as-tu abandonné ? (1). Point d’orgue du chemin de croix dont l’exposition reprend les stations, ils marquent une bascule, là où l’abandon s’énonce. Maintenus ici dans leur forme originale, ils restent ouverts, détachés de leur contexte religieux, comme une incantation en suspens, sans destinataire assuré.
Peut-être n’appellent-ils pas de réponse.
Peut-être disent-ils simplement : restez avec moi.
Il y a des larmes dans les peintures, mais elles ne viennent rien souligner. Elles apparaissent à la surface des visages, comme quelque chose qui affleure sans se fixer, qui tient un instant puis se déplace. On ne sait pas très bien à qui elles appartiennent : aux figures, à celles et ceux qui regardent, ou à ce qui circule entre les deux.
Elles sont comme des miroirs.
On pourrait presque s’y voir.
Mais jamais vraiment.
L’été dernier, avec Clément, nous avons vu Le Syndrome de Stendhal, le dernier film photographique de Nan Goldin (2). Au début de la projection, elle prononce ces mots : In the silence of the museum, I found the faces of my friends.
Une larme a coulé sur sa joue.
Ce sont ses ami·e·s que Clément Bataille peint. Non pas pour les représenter, ni pour les fixer, mais parce que tout part de là, de ces liens qui tiennent sans garantie, qui se déplacent, parfois se défont, mais qui continuent malgré tout à engager. Les faire entrer dans ses peintures, leur faire rejouer ces scènes, ce n’est pas prolonger une histoire existante. C’est la déplacer, la faire passer par elles et par eux, par ce qui les relie.
Clément Bataille les met en présence. Il les a costumés, mis en lumière, photographiés ou a simplement accueilli leur manière d’être là avec lui. Et puis lui, parmi elles et eux. Ce n’est ni une mise en scène du chemin de croix, ni un pastiche, mais une incarnation de ce qui en reste : des gestes. Les plus simples, les plus exposés — tomber, se relever, croiser un regard, être aidé, être humilié, être nu, être vu, et puis mourir. À travers ces gestes, affleure aussi son affection pour la peinture des 15ème et 16ème siècles, Bellini, Perugino, Bruegel, non comme modèles, mais comme manières de regarder les corps et de les laisser apparaître.
Les regarder avec amour n’est pas une posture. C’est un engagement. Une façon de faire tenir des liens qui ne reposent sur aucune évidence, qui ne sont ni protégés ni stabilisés. Quelque chose qui dépasse l’image. Comme l’écrit Hélène Giannecchini : L’amitié est politique, elle nous
donne envie d’inventer d’autres modes de vie ; elle ne nous rend pas dociles (3). Ce qui se forme ici tient de cette radicalité : une communauté sans modèle, sans assignation, qui se construit à même les corps, dans une forme de résistance douce mais irréductible.
Pour autant, la figure du Christ ne disparaît pas. Elle devient multiple, instable, traversée. Non plus un modèle à suivre ni un idéal à atteindre, mais une présence disséminée ; exposée, vulnérable, parfois vacillante. Elle se partage. Chez Clément Bataille, elle se recompose à mesure qu’elle circule. Elle tient dans ce que cela signifie d’exister à découvert, minoritaire, mais porté par une force collective : une figure queer et dissidente.
Rester à découvert, c’est aussi résister malgré le poids du regard social. Un regard qui pèse, qui attend, qui exige. Dans The Swimmer, un homme traverse à la nage les piscines de ses voisins d’une banlieue huppée américaine pour rentrer chez lui. Il avance comme si tout pouvait encore tenir. Mais à mesure qu’il progresse, passant de piscine en piscine, quelque chose cède. Ce qu’il croyait maintenir se défait. Le parcours, tel un chemin de croix, n’ouvre sur rien d’autre que cela : l’effondrement d’une fiction portée par le capitalisme.
La peinture exige du temps. Elle ralentit, elle reprend, elle tient. Les gestes y perdent leur fonction. Ils ne prouvent plus rien, ne produisent plus rien. Peindre devient alors un contre-pouvoir. C’est ainsi que quelque chose résiste. Et les peindre, c’est aussi les garder. Les retenir un peu, sans jamais pouvoir les contenir.
Peut-être que cela ne répond à rien.
Cela tient simplement là : rester avec eux.
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(1) Évangiles selon Matthieu (27:46) et Marc (15:34)
(2) Nan Goldin, Le Syndrome de Stendhal, diaporama photographique, 2024. Citation extraite de la voix off.
(3) Hélène Giannecchini, Un désir démesuré d’amitié, Paris, Éditions du Seuil, 2023.
(4) The Swimmer, réalisé par Frank Perry, États-Unis, 1968.
Texte par | Thomas Havet
Clément Bataille développe une pratique entre peinture et céramique, nourrie d’histoire de l’art et traversée par un sacré à la fois charnel et ambigu. Ses figures, entre mémoire religieuse et mythologies contemporaines, composent des images tendues, fragmentaires, où la matière elle-même devient temps. Plus d’infos